• Interview des personnages de la RIBAMBELLE par PIPIOL

    Pipiol, petit bonhomme haut comme trois pommes, sans corps et sans visage, s’avance, faraud d’être promu enquêteur, vers un groupe hétéroclite d’ados et d’enfants qui se tiennent résolument par la main, sans toutefois avoir fermé la ronde.
    — Bonjour. On m’a nommé Pipiol. Je suis envoyé par notre auteur pour réaliser des interviews.
    — Mais il connaît tout de nous !
    — C’est vrai. Ce n’est pas à son usage, mais à celui de qui souhaite lire vos histoires, ou en parler.
    — Hello camarade ! Nous nous connaissons, je crois. Nous sommes du même pays ?
    — Je suis aussi virtuel que vous autres, mais je n’ai pas d’histoire, et je n’ai pas eu d’enfance. Pipiol affectait un petit air plaintif. Il continua : j’ai été créé pour dialoguer avec notre auteur, et seulement pour ça. Mais je suis tombé dans l’ordi, et je me suis retrouvé tout seul.
    Pipiol baissa un regard humide.
    — Mais moi j’ai lu dans CONTES POUR TOI que tu avais réussi à te faire retrouver, et que depuis...
    — Oh oui ! Pipiol releva un visage triomphant. Je lui sers à nouveau, il m’aime et je l’aime ! Il esquissa une petite gambade de joie, puis reprit son sérieux.
    — Bon. Au travail. Qui commence ?
    — Dans l’ordre du bouquin, c’est Mehdi, mais il n’est pas là.
    — C’est vrai, je sais. Pauvre Mehdi ! Vous répondez tous ensemble pour lui ?
    — Dans sa mémoire, il ne connaissait rien d’autre que sa petite vie solitaire. Il n’y avait jamais pensé, et croyait que tout le monde vivait aussi mal que lui : de l’école maternelle au palier du 6ème, du palier à l’école, avec des mercredis et dimanches chez une vieille couturière taciturne. Et puis Aurélie, soudain, a illuminé sa vie. Il a oublié tout le reste dans ce changement fulgurant Son bonheur fut excessif, trop brusque, trop fort. Quand ce bonheur s’est éteint avec Aurélie, il n’a pas pu reprendre le chemin de son ancienne routine lugubre. Il est aux Chardonnerets, avec d’autres enfants fermés à tout. Il ne guérira probablement pas.
    — Donc, il n’est pas dans la Ribambelle ? déduisit Pipiol, très professionnel.
    — Bien sûr que si. Il est avec nous. La Ribambelle, c’est une force que nous avons créée, qui nous permet de traverser les frontières entre les mondes.. Il a besoin de nous, nous avons besoin de lui, et les enfants réels qui vivent le même enfer ont besoin de notre force à travers lui.
    — Inouï... murmura Pipiol, comme pour lui seul.
    — C’est à moi ! s’imposa une grande fillette en rouge.
    Comment t’appelles-tu ? demanda Pipiol un peu surpris
    Pétunia. Mais personne ne connaît mon prénom. D’autres croient que je suis le petit chaperon rouge. Non. Je suis une ado que sa mère envoie dans des endroits incertains faire des visites ou des courses. Elle fait mine d’ignorer les dangers des forêts urbaines ou pas, des loups libidineux ou gourmands, ou des marais chuchotants. Mais je me débrouille. Heureusement car il me faut affronter des environnements un peu "spéciaux »Ils sont nombreux les enfants, les ados réels à affronter les mêmes que moi, aussi étranges et dérangeants. Attirants parfois. Les mères inconscientes continuent à faire de la pâtisserie.
    Ah ?!  émit Pipiol, déboussolé devant la Ribambelle au complet hochant la tête pour approuver.
    — Ce n’est rien, Pipiol. Remets-toi. Une voix à l’accent slave fit retourner le pseudo journaliste
    Je suis Piotr. Né en Russie, j’ai grandi solitaire avec Babou dans la région des lacs, tout au nord de la Finlande. Je n’ai appris que nous n’étions pas les seuls êtres humains que vers dix ans . Je ne savais pas alors ce que c’est qu’une mère, hormis chez les animaux. Alors, un père ! Et tout à coup le monde s’est agrandi, peuplé de toutes sortes de choses et de gens. Je ne les voyais pas, mais ils existaient. Il a fallu que je discipline toutes ces notions fantastiques... C’était terrifiant et splendide en même temps.
    — Comment as-tu fait, alors ? articula Pipiol d’une voix émue.
    — J’ai personnifié, créé ce que je n’avais jamais vu, j’ai réinventé le monde qui m’était caché au moyen de pauvres dessins et des créatures que j’avais sous la main. Moi qui ne connaissais ni papier, ni crayon ni peinture, j’ai réinventé toutes ces expressions de mon âme à présent trop pleine en trouvant le moyen d’y exprimer aussi mes émotions et mes sentiments. Parce que j’avais aussi compris la raison pour laquelle Babou m’avait ainsi dissimulé : Mon... l’homme qui m’a engendré... était un ogre, bien campé dans la réalité de son époque. Très puissant il semait la peur et l’horreur. Il me fallait porter aussi cette charge-là.
    Mon cas est extrême, mais derrière moi se range une grande quantité d’enfants réels ayant une famille innommable qu’il est nécessaire de fuir. Certains, comme moi, découvrent l’art, la poésie, l’écriture ou le théâtre pour les secourir, d’autres ont de bonnes fées, des Babou courageuses et fines. Ils ne se remettent jamais tout à fait, mais réussissent souvent une apparente insertion, arrivent à pousser aussi droit que les autres plantes. Mi homéostasie/mi résilience.
    Pipiol, ému de cette longue vie pleine de solitude qui lui rappelait son purgatoire, tourna son regard humide vers un enfant étrange, près de lui.
    — Tu es Momo, c’est ça ?
    Oui. Là, je t’apparais enfant. Tu vois le handicap ?
    Pipiol qui ne possédait même pas une idée de corps, n’était pas épaté. Il avait devant lui un petit pantin de bois, bien taillé, poncé et poli avec amour par son papa, Gep, un homme formidable et moyen. Une vague idée flottait dans son souvenir : Voyons, dit-il en se grattant le crâne : Pinocchio ?
    — Je ne suis pas plus Pinocchio que Pétunia n’est le petit chaperon rouge . Je suis Momo, et j’ai eu honte toute mon enfance de la matière dont je suis fait, de mon nom, et même de mon papa, quand j’ai grandi. Il a fallu une fée pour me sauver. En fait de féerie, elle n’a fait que décider mon papa comme moi à cesser d’avoir peur et à me lâcher dans le vaste monde. Une bonne vieille voisine persuasive aurait suffi. A l’école de la vie et en cessant de ne penser qu’à moi, je suis devenu ce que je suis . J’ai réussi et je démontre à tous les enfants réels qui souffrent de leur différence physique que c’est possible et qu’ils réussiront à leur tour.
    Pipiol se retourna vers le petit pantin, dont la voix lui semblait plus grave. Il se trouva face à un jeune homme sympathique, de chair et de sang, avec juste une petite moustache.
    Plus de pantin de bois. Si ce n’est pas une démonstration, ça ? Dans la réalité, ils sont des foules à désirer une telle réussite. Je suis Momo, de la ribambelle, leur porte-parole en homéostasie !

    A suivre

    Suite et fin

    Pendant ce temps, une toute petite fille essayait d’attirer l’attention de Pipiol
    — Voyons, petite, que veux-tu ? Laisses-nous parler.
    — C’est à cause de la guerre. J’ai perdu mon fils à cause des bombardements.
    Pipiol ne la croyait pas, mais la Ribambelle, unanime, confirma.
    — Il était beau, tout noir, en porcelaine. Je l’aimais, et je découvrais, avec admiration, les couleurs des gens et des baigneurs. Le noir, c’est riche, et chic.
    — Toi aussi, Zac, tu as connu la guerre ?
    — Oui, et je n’ai rien compris. J’étais avec d’autres et nous avions faim. On avait changé nos prénoms et on nous méprisait. Un homme nous a sauvés, et normalement, c’était un redoutable ennemi. C’est une histoire à n’y rien comprendre. Depuis, je me méfie des nationalismes. Des enfants réels, à l’époque présente sont aussi victimes que nous l’avons été. Il faut les comprendre et les aider. Eux, comme nous, poursuivent leur rêve.
    — Moi, c’est tout simple affirma une fillette rousse. Je me laissais mourir, et tout d’un coup, j’ai compris que l’on m’offrait une occasion de changer tout ce qui était mal parti. Avec des mensonges, peut-être, mais si tentants... Alors, j’ai pris les choses en main, et, foi de Totoche quand je m’y mets, ça déménage ! Maintenant, tout va bien. Je me suis fabriqué une famille top, avec même une petite soeur que je protègerai. J’ai dix ans, mais je connais la vie : la mienne, c’est moi qui l’ai refaite !
    Nul besoin d’interviewer pour cette petite rousse rieuse et culottée. Pipiol était bluffé.
    En revanche, comment poser des questions à ce bébé vêtu de lainage rose, son nounours serré contre lui ?
    Wallace lui murmura :
    — Difficile, énigmatique, l’histoire de Bébé. Il subit la névrose de sa mère et en prend sa part. Pour lui, il reste du chemin pour pousser aussi droit que les autres. Il montre les racines, les commencements. Il ne défend personne, il explique comment nos aventures débutent. Les parents, pour certains, sont nocifs.
    Totoche, Zeph et Piotr approuvèrent vivement.
    — Et toi, Wallace ? Ton histoire ?
    — C’est encore la différence, mentale, cette fois. Je suis devenu un chercheur scientifique reconnu.
    Pipiol avait déjà entendu parler de surdoués Il se fit grave et respectueux :
    — Professeur, comment s’est passé votre enfance ?
    — Dans le comique et la loufoquerie ! Pipiol !
    Un drôle de petit bonhomme habitait mon encéphale, m’empêchant de sombrer dans l’anomalie et le désespoir Il chantait une comptine, me faisait rêver de fées, boostait mes lamentables qualités physiques et me gardait de la poésie quand il le fallait. Si bien que j’ai poussé presque comme les autres. Merci, précieux Grelot !
    Pipiol aurait bien voulu apprendre la comptine, connaître la poésie dont il fallait se méfier, mais déjà Wallace était parti rejoindre les galaxies et le grand accélérateur de particules. Normal, oui, mais tout de même distrait .
    Wallace voulait mettre en garde les hypertrophiés cérébraux de ce côté-ci du réel contre l’ennui , l’isolement, une sorte de mépris rageur envers les autres, et l’immense désespoir de se sentir seul parmi des multitudes.
    Pipiol, toujours appliqué à faire l’enquêteur, se tourna vers de nouveaux arrivants : L’une, une enfant paraissait appartenir au monde des créations littéraires, comme tous ceux de la ribambelle, les deux autres, un couple adulte semblaient plus flous à Pipiol : à mi-chemin entre la vitalité des autres enfants et le nébuleux rayonnant qu’il voyait à son auteur chéri.
    — Je suis Irvine, enchantée de vous rencontrer, charmant petit Pipiol. J’ai lu vos aventures. Pipiol devint écarlate. Je vous présente Mélaine. Grâce à Mélaine, j’ai découvert que je suis comme ceux de la Ribambelle, une enfant mal plantée qui est parvenue à rectifier son destin . C’est grâce à Bruno que j’ai réussi ce tour de force, à sa normalité d’enfant inséré au bon endroit, dans le milieu qui lui convient, à ses parents aimants sages et justes.
    Mais à toi, Mélaine, raconte pour nous deux.
    Mélaine avança timidement.
    — Oh ! Presque rien. J’ai été désirée, aimée et soignée quand j’étais toute petite mais je n’entrais pas vraiment dans la vie de mes parents. Je gênais. On m’a mise de côté, sans m’abandonner, non. Mais, mon dieu, que j’étais seule ! Sans amour et sans racines, ballottée de tous côtés sans qu’il existât un autre projet pour ma vie que de m’écarter. Il faut faire reconnaître ce semi-abandon dont sont victimes tant d’enfants dits normaux et qu’on croit bien protégés. C’est un leurre et ils sont si seuls !
    Zeph, en arrière du groupe, vautré par terre, des fétus de paille dans ses cheveux emmêlés, lisait. Mais Pipiol, pénétré de son devoir d’enquêteur ne l’oublia pas. Il s’avançait, main tendue : Zéphyrin Vautier, je suppose ?, et tout le monde se mit à rire. Voilà que Pipiol jouait au grand explorateur ! Non. Pipiol ne jouait pas. Il vivait son rôle avec ardeur. Zéphyrin s’était levé après avoir soigneusement inséré une tige sèche pour marquer sa page.
    — Tu peux m’appeler Zeph, tu sais.
    — Eh bien Zeph, qui défends-tu ? Quelle est ton histoire ?
    — Celle d’un vaurien, et je le revendique. Ils me faisaient tous ch... Oh ! Pardon ! Mais quand j’y repense ! Et puis on m’a embarqué en train, en car, et je suis arrivé dans la lumière, avec les montagnes, et ça sentait autre chose. Je me suis réveillé d’un oeil, y avait du changement. Et puis on m’a mené aux chèvres ! Incroyable ! J’arrivais plus à faire la moindre conn...bêtise. Il y a eu la bibliothèque, les livres. J’avais bien dans l’idée d’y f... mettre le feu un jour. Pas pu. C’est formidable, les bouquins, ça ouvre des mondes et des mondes ! Mais un jour, y en a eu un pas comme les autres, un qui était content qu’on le lise. Il riait, faisait des clins d’oeil... Forcément qu’il était content d’être lu : il était pas sorti de son rayon depuis cinq ans !
    Alors on a cherché, on a trouvé l’auteur. Un comme moi, qu’avait pas de chance. J’ai eu un ami. Puis plusieurs, car j’ai eu besoin qu’on m’aide pour comprendre. J’ai eu besoin des autres.
    Alors, je me suis mis à exister et mon destin a basculé. Ce n’était pourtant pas gagné ! A part le livre/miracle, il y a eu pas mal de fées déguisées en vieux maire bougon, ou en acariâtre bibliothécaire, ou en éditeur rusé pour m’aider. Tu vois, Pipiol, je comprends ta solitude de personnage sans histoire, mais tu as un auteur, que tu aimes, c’est important .
    Nous autres de la Ribambelle, quand on a cherché à faire connaître nos histoires, on a cherché un auteur réceptif à nos chuchotements. Et c’est Nicolaï qui a reçu et transcrit nos récits, sans rien comprendre et à son corps défendant, tout d’abord. Concentré sur autre chose, il n’a remarqué qu’après le fil rouge qui courait de l’un à l’autre de ces contes si divers : des enfants en lutte pour accéder à la normalité dont ils sont privés au départ. Demande, Pipol, à ton auteur, s’il comprend tout de suite tout ce qui sort de sa plume, et s’il en décèle la source.
    Pipiol était très attentif, il notait, mais il sursauta
    — Bonjour Bruno ! s’écriait en chœur la Ribambelle.
    Bruno, le héros de ce roman ; lui qui n’a rien à voir avec les mauvais départs des enfants concernés ; heureux dans ses marques paysannes qu’il a quittées, pourtant ; Bruno, l’heureux mari amoureux d’Irvine, qui ne se pardonnera pas d’avoir ignoré son histoire, alors qu’ils ont fini de grandir ensemble. Bruno, qui s’est fait manipuler par la Ribambelle, avec l’aide d’Irvine.
    Pipiol s’apprête, crayon en main, mais ne peut pas interroger Bruno. Il est réel, lui. Il n’est pas un personnage de fiction. Alors, notre Pipiol s’angoisse. Il devait aussi interroger Nicolaï, l’auteur. Lui aussi, fait partie de la réalité...
    Le voici, justement.
    Pipiol le regarde avec amour.
    — Ne te chagrine pas, Pipiol, tu as très bien travaillé. Ravi de t‘avoir récupéré d’entre les octets. Ce que j’ai à ajouter : rien sinon ce que j’ai mis longtemps à comprendre. J’ai reçu vos histoires une à une, les enfants, alors que j’étais concentré sur toute autre chose. Vous m‘embêtiez jusqu’à ce que je les transcrive, et parfois, elles étaient insolites. Piotr, par exemple, me racontait la Finlande, le grand Nord... Je ne connais pas ce pays, moi ! J’ai dû vérifier, le climat, les nuits d’hiver, la faune, la flore, les bûcherons... Tout était vrai, tout ça était comme je le sentais venir sous ma plume. Je me suis senti le jouet de forces inconnues. Quand Zeph a raconté son aventure, j’ai mieux compris, mais il m’a fallu du temps pour trouver une raison d’être à ces histoires disparates : vos enfances mal parties à tous, et l’entêtement que vous avez mis à me les faire connaître. Vous vous êtes servis de moi, puis d’Irvine, pour parvenir à Bruno et au grand jour.
    Vous êtes forts. Comment faites-vous ?
    —Nous nous tenons par la main, un enfant en entraîne un autre, c’est la Ribambelle, chaîne ouverte de la farandole ou fermée de la ronde, ce sont des symboles. Les mythes et les symboles, dans tous les univers, imaginaires ou non, voilà l

    Fin

     

     

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