• JOKO ou ma dernière chevauchée

    JOKO ou ma dernière chevauchée

    Au mur, inattendue dans son cadre désuet, est la photographie de la maison, par un matin d’automne ; avec sa jonchée de feuilles mortes, ses platanes élevés dissimulant le visage assombri de la bâtisse esseulée, ne laissant apparaître que son sourire épuisé... Et des brumes, des vapeurs s’élevant du chemin ; ce blanc chemin qui, disait-on, ne mène nulle part.

    Mon regard erre sur la photo jaunie, comme si elle ne m’était pas si familière... Il y a beau temps que je ne la distinguais plus du papier peint défraîchi dont la décrépitude ne m’interpelle plus. Aujourd’hui, l’ensemble me saute aux yeux... Pourquoi donc ? Je suis bien : ma vieille carcasse me laisse en paix. Mon esprit, larguant les amarres, décolle doucement.

    Un déclic : ...Je suis bien : une buée odorante et chaude monte du pelage humide de mon pauvre vieux Joko qui ne sait plus courir mais fait de son mieux. ...

    Je suis bien : je laisse les rênes lâches à ma monture comme à ma nostalgie. Et voilà que les pieds fins de mon alezan foulent sans bruit le sable souple du sentier ; les feuilles mortes craquent à peine sous ses sabots exigus, les platanes majestueux forment une voûte au-dessus de nous, et la maison abandonnée est aimable , pas loin. Les blanches brumes nous environnent et se jouent de notre orientation.

    Joko pointe vers moi des oreilles interrogatives. Il ne comprend pas comment il se retrouve sur la sente qui longe les prairies qui l’ont vu naître. Moi non plus je ne comprends pas. Comprendre, est-ce bien d’actualité ? N’est-ce pas le moment de laisser aller, de goûter au lieu de comprendre ?

    — Va, Joko, va ! je ne décide plus rien. Choisis, fais ce que dois !

    Ses pas hésitants se font moins incertains. Joko a pris la direction de nulle part, vers quoi mène ce chemin blanc environné de blanches vapeurs. Nous dépassons le vieux banc vert et les squelettes des grands platanes défeuillés. La maison nous sourit vaguement, enfouie derrière les frondaisons roussies, puis nous prenons la courbe à droite, puis à gauche décrivant un S vers...

    Un banc...Le même ? Moins vermoulu, peut-être... A nouveau un groupe de platanes effeuillés par l’automne ; les petits pieds de Joko piochent un tapis de feuilles mortes assouplies, et le sentier blanc dessine des courbes en S. Les blanches brumes mouvantes nous dissimulent notre but, s’il en est un. Allons.

    Tiens ! Un banc. Comme il ressemble... Non. Il est moins vieux, bien moins... Des platanes perdent leurs feuilles. Ils sont encore jeunes et la jonchée est mince sur l’herbe jaunissante. Une maison avenante apparaît derrière les troncs élancés. Les volets sont entrouverts, repeints de frais. Mais le sentier de sable blanc emmène Joko toujours plus loin.

    Après la courbe en S apparaît un banc tout neuf, d’un vert frais, juste avant un groupe de jeunes arbres élancés ; à terre, un gazon ténu et quelques feuilles ; puis la maison joyeuse, persiennes ouvertes rit de toutes ses baies, à peine dissimulée par de jeunes plantations. Au travers des brumes, le sentier de sable blanc...

    ...Suit un grand rire ! Me voici tombée parmi les feuilles dorées, ma selle à côté de moi. Un jeune poulain nommé Joko, bien trop mince pour la porter, s’en est débarrassé d’une petite ruade. Il gambade, galope après les vapeurs changeantes de son premier automne, tandis que, souple et légère, je me relève en riant J’ai seize ans, Papa et Maman m’attendent à la maison. J’ai eu un joli poulain alezan pour mon anniversaire.

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