• KARIKOU

     

    Il était une fois une dame qui habitait toute seule dans une petite maison fleurie de  glycines au printemps et de roses toute l’année...


    extrait des Contes d'autre part, par Nicolaï Drassof  (inédit)

     

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    KARIKOU

    ......

    ...Et c’est alors quelle est frôlée par l’autre pays.

     Eveillée par cette insolite sensation, elle raconte : écoutons...

    « J'ai dormi je crois. Mon beau feu de joie s'est assagi et va réclamer mes soins. Le volume que mes mains ne retiennent plus glisse et va tomber...Une drôle de petite bestiole accompagne sa chute et tente une échappée.

    J’ intercepte les deux au vol avec une agilité dont je ne suis pas mécontente...mais...je découvre avec stupeur mon erreur : au lieu d'une bestiole, j'ai attrapé une  minuscule petite personne, au total grande comme un scarabée.

    Une adorable poupée vivante, furieuse, rouspéteuse, toute  hurlante de petites vociférations à peine audibles, se débattant de toutes ses menues forces pour échapper à l'imperceptible goutte de sucre qui la retient collée par sa longue chevelure à la couverture du livre.

    —   « Allons... Tout doux... Je vais te sortir de là... »

    — « Aïe aïe aïe aïe aïe... Ça tire ! »

    J'arrange l'ensemble au mieux pour éviter que : « ça tire  » . Le coin du mouchoir humide arrange tout.

    Le petit personnage se calme et se rajuste, fait bouffer coquettement sa toison blonde, pousse un soupir et me remercie.

    — « De rien, petite poupée. Mais... Qui es-tu ? Est-ce que je rêve encore ? Pourtant j'ai bien l'impression d'être éveillée cette fois... Mais comment croire mes yeux ?... et mes oreilles, car tu parles et je te comprends très bien, alors que j'entendais à peine tes cris ? Qu’es-tu donc ?

    —  « Tu pourrais dire qui ! Réfléchis un peu. Une toute petite créature, bien connue autrefois, bien ignorée à ton époque électronique... Pourtant, tout se miniaturise, vous devriez faire attention à nous maintenant... Tu ne devines pas ? »

    — « Je n'ose croire à ces choses anciennes que l'on racontait au temps où la télé n'existait pas... Nous ne sommes pas en Irlande ni au pays de Brocéliande, ou sur la lande bretonne... Serais-tu fée, gnome, korrigan, lutin, troll.. ? Es-tu née de mon imagination, de mes lunettes défaillantes, d'une illusion d'optique ? J'aimerais bien que tu sois réelle, tu es si mignonne. Mais rien de tout ce petit peuple poétique qui aidait les humains dans leurs tâches et pour la compréhension d'un monde énigmatique ne peut exister en ces temps scientifiques où l'on croit tout savoir et presque tout pouvoir. »

    — « Tu as dit ce qu'il faut. Tu vois bien que j'existe : je chatouille le creux de ta main et je te sens frissonner. Je n'ai pas l'honneur d'être une fée : ce sont de grandes dames que je respecte mais fréquente peu. Korrigan, gnome,...Pfft... Regarde-moi ! se rengorge-t-elle : je suis une lutine. »

    — « Une lutine ? Tu veux dire un lutin, en fille ? »

    — « Le Peuple lutin, comme les humains, est composé d'êtres sexués, masculins ou féminins, se marie, fait des enfants, vieillit et meurt. Comme vous. Aimerais-tu que je dise que tu es un homme, en fille ? Je suis une lutine. Voilà  tout. »

    — « Ne te fâches pas. Restons amies. Je suis maladroite par manque d'habitude. Le ou les mondes que tu suggères me sont inconnus. J'ai juste lu quelques contes : ce qu'on y colporte n'a rien d'ethnologique ! Me voici très contente de te connaître. »

    — « Je sais bien pourquoi tu ris quand je me désigne par le mot  « lutine ». Chez vous, les grands, on n'a pas de respect pour la féminité. Vous fabriquez des injures salaces en mettant au féminin les mots les plus anodins. Pftt ! C'est indigne. »

    — « Tu juges sévèrement par ce que tu es jeune... Moi, qui pourrait être ta grand-mère, je m'y suis résignée. C'est agaçant, mais il a fallu se battre pour tant de choses à la fois, en revendiquant l'égalité pour les femmes... Une simple gaillardise, ça passe ! »

    — « Tu ne devrais pas penser ainsi. Tu laisses passer un mot parce qu'il est drôle, une attitude parce que celui qui l’a est charmant par ailleurs, un déni de justice par ce que les plus forts font la loi, et tu te retrouves sous la burka, chez les Talibans. Je suis jeune, il est vrai, déclama-t-elle avec un sourire entendu pour montrer sa culture, mais... j'ai tout de même mes quatre vingt dix ans bien sonnés ! »

    — « Tu plaisantes !... Est-ce possible ? Tu savais m'épater en disant ça. Tu connais tout de nous ? les Talibans ? Même le Cid ? Moi qui ne sais rien de toi...Où vis-tu ? Es-tu mariée, as-tu des enfants ? Où vivent les tiens que l'on ne voit jamais ? »

    — « Mais nous vivons au milieu de vous. Partout. Nous sommes très petits et notre plan de vibration est un peu différent, ce qui est en partie responsable de votre difficulté à nous voir, à interférer avec nous. C'est surtout une question d'état d'esprit, en réalité. On ne trouve que ce que l'on cherche, on n’obtient que ce que l'on désire, seul nous est donné ce que l'on demande consciemment ou inconsciemment. Vous cherchez d'autres mondes habités sur d'autres planètes, des civilisations englouties dans un lointain passé... À aucun moment vous n'avez pensé que votre environnement familier renferme d'autres mondes,  inclus et cependant distincts. Le mien en est un, très voisin et facile d'accès. J'en connais d'autres, plus secrets, que vous ne trouverez probablement jamais. »

    Elle était assise au bord du livre, sérieuse, jambes croisées , balançant au bout de son pied sa minuscule poulaine rouge, qui avait glissé. Elle portait une courte jupette vermillon ourlée de blanc, des collants ou des chaussettes, blanches aussi, et, crânement incliné sur le côté, le bonnet rouge et pointu des lutins de la tradition.

    — « En fait, reprit-elle, tu me vois comme le stéréotype qui est dans ton  inconscient. Tu me fais comme tu crois que je suis. Si nous étions au Tibet, je serais bien différente parce qu'ils n'ont jamais vu là-bas de petit bonhomme rouge et blanc accompagnant le Père Noël. Je ne connais pas le Tibet, mais si j'y étais, mon monde, ma famille, ma maison, mêlés et commensaux de leur inconscient à eux, prendraient forme selon la manière dont ils seraient en mesure de nous imaginer. Ce qui ne change pas, c'est notre dimension, notre plan de vibration, notre durée de vie. Nos paramètres dans l'espace temps, en somme... Mais regarde donc ton feu ! Il va s'éteindre ! »

    Il était temps en effet.

    En rechargeant et tisonnant le foyer, ma rencontre incroyable me paraissait irréelle, je dus regarder plusieurs fois l'adorable créature, qui, pour se délasser, faisait les cent pas sur la table cirée, se jouant des pièges tendus à ses petits pieds par le napperon de dentelle et les revues répandues.

    Un coup d’œil discret sur la pendule m'apprit que le temps du repos était passé. Mon programme, établi ce matin, m'attendait.

    Mais quoi ! Une visite si rare valait bien que je bouleverse mes projets. Tout bien considéré, ces activités si urgentes pourraient bien être ajournées... Annulées ? Peut-être...

    — « Dois-je me présenter, ou bien rien de ce qui me concerne ne t’est inconnu ? Et toi, comment te nomme-t-on ? »

    — « Je suis Karikou. Cela fait bien deux ans de chez vous que je t'observe, aussi je te connais un peu, Rosette. J'ai trouvé par hasard, ou presque, car je suis très curieuse, un passage. Je veux dire une des portes qui mènent de notre monde au vôtre, abandonnées ou peu s’en faut, à l'heure actuelle. C'est grâce à ma mère que j'ai cherché et fini par trouver ce passage. Si je suis curieuse comme je t'ai dit, elle était bavarde, et m'a beaucoup parlé de sa prime jeunesse, au temps où les rapports du Grand et du Petit Monde était nombreux et cordiaux. Mamette est morte à quatre cent cinquante ans.

    Si notre milieu est remarquablement stable, le vôtre semble s'être emballé. Le temps, chez vous, coule à toute vitesse, et chaque fois que j'ai franchi la porte je n'ai vu que gens pressés, stressés, courant éperdument après... quoi ? Je n'ai pas réussi à le voir. Votre vie est courte, mais en courant, vous arrivez encore plus vite à sa fin ! »

    — « C'est ainsi que tu nous vois ? Ridicules, en somme !

    — « Ridicules non. Pathétiques ! » C'est pour ça que je viens souvent de ce côté-ci du passage. J'ai pris connaissance de vos  « progrès » ! La télé est très instructive. Comme votre vie est différente de ce que racontait la Mamette !

    — «  C'est sûr ! Si l'époque que racontait ta Mamette remonte à 1560  ! Il y a du changement !

    — « Les apparences, surtout. J'ai remarqué que vous cultivez encore votre goût pour la guerre, ainsi que votre fâcheuse complaisance à en parler, la montrer, la glorifier, la justifier aussi. Les outils ont changé pour la faire mais le plaisir malsain y est encore. Il y a toujours des prisons, parce qu'il y a encore des voleurs, des assassins. J'ai vu dans ta lucarne que ce pays avait fait, du vivant de Mamette, une révolution pour abolir le pouvoir des riches sur les pauvres. Quel espoir ! Elle coûta très cher en sang, en vies sacrifiées, en malheurs de toutes sortes, mais l'enjeu était grandiose. Un savant expliquait la suite. Las ! Ce fut terrible et vous avez failli reperdre tout ce qui fut si chèrement gagné. Mamette ne venait plus dans votre monde, écœurée par cette période, ses conséquences et les terribles guerres qui se sont succédées, après. Elle n'était pas la seule, c'est à la suite de tout ceci que les portes furent presque oubliées. Lorsque je suis revenue pour la première fois, j'ai été surprise. C'est vrai que beaucoup de choses ont changé. Mais en y regardant de plus près, ce ne sont que des simulacres. Qui sait ce que vous réserve l’avenir ? Tous les germes de conflits sont intacts, à commencer par les grands déséquilibres de niveau de vie que vous cultivez. En plus, vous ne cessez de vous armer ! Ce n’est pas une attitude pacifique, ça ! » 

    Elle était véhémente, visiblement réprobatrice, semblait si concernée que je lui  ai demandé :

    — « Pourquoi t’irriter ainsi ? Tu es d’ailleurs et ton peuple ne souffrira pas des bêtises des terriens...Tu sembles si concernée...Y a-t-il des conséquences, pour vous autres les lutins ?

    Un peu calmée, elle reprit sa pose grave au bord du livre, leva vers moi un regard triste et très doux :

    —«  Mais parce que je vous aime ! Nous vous aimons et nous ne cessons de nous inquiéter pour vous ! »

    J’était clouée par cette déclaration inattendue. Nous aimer ! Cette assertion me choquait comme une intrusion dans mon intimité, et pourtant, Karikou était sincère, émue : ça lui sortait du cœur, au plus fort de son indignation.

    — « Allons ! C’est insensé !  Pourquoi ? »

    — « Sais pas. C’est comme ça. Depuis toujours. »

    Elle prit un temps de réflexion, son air le plus docte et reprit :

    — « Peut-être quelque part , dans le passé, sommes nous parents ?

    Peut-être votre courte vie nous émeut-elle ? Et cette marche en avant qui vous entraîne toujours...Jusqu’où irez-vous ? Qu’est-ce qui vous fait avancer ainsi sans relâche sur des chemins difficiles ? Vous êtes bizarres, mais attendrissants comme ces canetons frais éclos allant tout droit vers la mare, en dépit des aventures , des obstacles, du...  

    a suivre

    « ONIRIQUEmouette rieuse et Gros Matou »

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  • Commentaires

    1
    V.
    Mardi 8 Octobre 2013 à 19:32

    Bonjour, comment peux-je lire le texte du chaperon rouge, sans que toutes les lignes soient un peu tronquées ? Bouh !!

    Merci... V.

    2
    mn
    Vendredi 25 Octobre 2013 à 15:01

    Jolie légende et belle imagination. J'attends la suite !

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    3
    Vendredi 1er Novembre 2013 à 20:22

    Tellement réel ! tellement vrai ! Hélas ! Belle prise de conscience partagée. Amicalement. Annette

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