• L'ange académicien

    J’étais parvenu dans une grande pièce tapissée de livres. Vierge de toute présence, ce lieu, toutefois, avait dû être le théâtre d’une intense activité, dont témoignaient la chaleur, l’air vicié et la jonchée de papiers sur le sol. Je compris bien vite que j’avais atteint le fameux purgatoire dont m’avait entretenu l’Ange.

    C’était donc ici que ces innombrables textes contenus dans les volumes trônant sur les rayonnages étaient purifiés de leurs fautes, longueurs, lourdeurs, redites et autres erreurs de style ou de syntaxe.

    A perte de vue, dans l’antichambre de gauche, de longues files d’ouvrages ternes et boursouflés attendaient leur admission, et, de l’autre côté, baignant dans une lumière irréelle, dignes, un peu compassés dans leur nimbe trop neuf, s’entassaient de longues théories de romans et d’essais, des collections entières de contes ou de documents, fin prêts pour le Paradis et candidats à l’immortalité.

    Curieux, à mon ordinaire, j’examinai machines à écrire et ordinateurs, encore chauds d’une active journée, et traînai mes pieds dans les feuilles de papier froissé comme un jeune élève dans les feuilles mortes de la rentrée.

    Bien vite mon attention se porta sur ces détritus entassés. Un, deux, trois, quatre…des adverbes ! Rien que des adverbes ! Le mot d’ordre du jour avait dû être : chassez l’adverbe ! Encore ces pauvres mots, si présents sous la plume courante, si familiers, un peu patauds et gros mangeurs ! La langue à la mode les exècre leur préférant des mots rares et parfois de mœurs douteuses, au sens souvent dévoyé mais à la légèreté de sylphide. Grands, minces et plats comme des top-modèles. Des adjectifs aussi, en surnombre sans doute, ou manquant de sobriété étaient répandus.

    J’en ramassai tant et plus, des très longs, des inhabituels, des craquants, des onctueux, juteux même. Un beau matériau, solide, ferme et dense, un peu lourd. Bien sûr, rien à en faire ! Ces rebuts de la phrase châtiée ne peuvent évoluer seuls. Pourtant, qu’ils sont évocateurs ! Mais c’est qu’ils tiennent presque debout tout seuls !

    En furetant dans les coins et sous les meubles, je dénichai quelques verbes jetés pour cause de facilité excessive ou de suremploi, ainsi que quelques noms bateaux ou équivoques, fruits des chasses antérieures, et rapportai mon butin sur une table à écrire. Pourquoi ne pas travailler sur matériaux de récupération ? Recycler ces pauvres choses injustement bannies, sacrifiées sur l’autel du purisme, voilà qui me tente assez. Je sais que l’Ange académicien qui m’a dévoilé ce lieu de sacrifice sera fâché, mais je veux jouer avec les fruits de mon larcin, m’amuser de leur poids de sens et les relier entre eux comme jamais ils ne le furent. Peut-être, si on les laisse s’exprimer à leur manière nous diront-ils quelque chose d’inattendu au lieu de dépérir bêtement de leur exclusion.

    Inventorions : « Pareillement, merveilleusement, autrement, culturellement, partiellement, inconsidérément, relationnellement ». Oh ! Même «anticonstitutionnellement » ! Mais ce meuble encombrant demande au moins une salle du Sénat, un hémicycle, un vaste amphithéâtre pour s’exprimer !

    Que sont donc ces petites choses, ramassées sur les bureaux comme des trombones ? Des « et », des « ou », des « avec » et des «sans », jetés un peu partout. L’épuration a dû être dure !

    Je classe mes verbes : « faire » bien trop polyvalent, qu’il faut à tout prix remplacer, «avoir »à tous les temps, quelques collègues du même acabit. J’étale ce bric-à-brac devant moi, mais je cale. Ces mots froissés, dédaignés, banals et pauvres ne me parlent pas comme j’aurais cru. Je pense à Denise, cette amie qui possède le talent de revenir d’une promenade avec un caillou, trois herbes sèches pas plus belles que les autres, une fleur de pissenlit et deux pommes de pin très ordinaires, et qui, en une seconde, arrange le tout en un vrai petit chef d’œuvre, naïf, éphémère et rustique. La musique est l’art d’accommoder les sons d’une manière agréable à l’oreille. Il n’y a que sept notes, voyez ce qu’en faisait Mozart ! . Je me sens nullissime devant mes mots boiteux.

    Mon challenge est peut-être idiot, absurde, surréaliste ? Allons ! Je veux seulement jouer. Juste jouer ici, dans ce purgatoire des textes… J’ai presque utilisé tous mes rebuts. Ils sont alignés, sans grâce aucune, avec à peine un petit bout de sens cependant… Quelques virgules, des points, tombés à terre comme des épingles chez la couturière, m’ont été bien utiles…

    Cette tache rose, au loin ? Cette lueur ? Les baies vitrées surgissent du néant… Quelques bruits de clés au bout du couloir…Attention, danger ! L’Ange à bien dit qu’on ne devait pas me trouver là. Des présences se font sentir. Un joyeux brouhaha de travailleurs qui se saluent avant de reprendre le dur labeur se rapproche. Alerte ! Filons ! Où fuir ? Et vite !

    J’enfile à toute vitesse le couloir des ouvrages épurés, mon œuvre de rebuts sous le bras. Je sens une froide réprobation me poursuivre. Tous ces «prêts à imprimer » rigoureusement «clean » font bien sentir qu’ils ne supportent pas d’être côtoyés par mon petit bouquet de «récup » Je me sens aussi à l’aise qu’un chiffonnier d’Emmaüs dans un salon huppé. Mon œuvre et moi ne devons pas sentir le Guerlain.

    Enfin, sinon cette opprobre, aucune poursuite. Je suis sauvé. Je n’ai pas trahi la confiance de l’Ange et mon larcin est probablement passé inaperçu. Revenu à mon manuscrit, je constate que j’ai, emporté par l’action, légèrement dévié de mon plan. Un nouveau chapitre s’ouvre, il faut remettre l’histoire d’aplomb. ...

    Devant ma feuille blanche, je sèche Les expressions, les mots me fuient, ou plus précisément je les rejette au fur et à mesure qu’ils se présentent. L’image du Purgatoire, ces pauvres termes froissées, couverts d’opprobre…Plus aucune expression ne me semble digne de passer l’examen, là-haut. Je revois les «et », «avec », «sans », enfilés l’un à l’autre comme ces chaînes de trombones que l’on fait en pensant à autre chose... les jonchées de ponctuations... Je n’ose plus risquer même une virgule. Ma corbeille commence à déborder de feuilles presque vierges froissées de rage tandis que mon cerveau se vide dangereusement.

    Je ne finirai jamais ce roman, approcher la pureté m’a stérilisé. Affalé sur le sofa, mon petit montage de ramassis devant moi, je songe vaguement à ma rencontre avec l’Ange Académicien quand la vision fugace d’un merveilleux papillon, voletant de ci de là, plus souvent caché que visible, me sort de ma torpeur. Quel éblouissement ! Quelle fulgurance ! C’est une idée : nouvelle, nette, claire, précise et brillante ; un concept éblouissant de vérité au gré de ses apparitions fugitives.

    Je le poursuis. Tantôt il est comme une énigme pliée, son extérieur magnifique laissant présager la richesse de ses ailes déployées, tantôt la rapidité de son vol révèle l’harmonie de ses deux faces vues simultanément, en un troisième aspect, plus profond. Je bondis sur ma documentation, cherchant à identifier, classer, connaître. Puis, armé de ma ténacité, je saisis enfin cette idée si merveilleuse. Privée de mouvement, elle repose devant moi, ses secrets à ma portée et la féerie de son envol brisée. Je l’étudie afin de bien la comprendre ; Je l’assimile, la classifie, la rattache à sa famille de pensée, et constate au fur et à mesure que les si belles écailles de ses ailes, ses ocelles merveilleuses ternissent doucement. Qu’importe, je la tiens. De ma plume acérée et sauvage, je la fixe. Et sous mes yeux, là, en un instant, expirante, elle devient quotidienne, grise et banale

    L’Ange regardait par-dessus mon épaule. Compatissant, il m’expliqua tout : Le Paradis, qu’il ne pouvait me faire visiter, peuplé de papillons plus merveilleux encore, que les bienheureux ne regardent jamais en face. Ils se laissent simplement éblouir et pénétrer par les éclats, les rayonnements, les auras qui en émanent, et laissent couler leur émerveillement directement à leur plume, rédigeant des chef-d’œuvre de poésie pure n’ayant jamais besoin des soins de l’équipe d’anges correcteurs besognant au Purgatoire.

    Je l’écoutais, béat, mais il disparut comme il était arrivé, me laissant anéanti sur mon sofa. Avais-je rêvé ? dormi ? Certainement.

    Avec hargne mais courage, retourné à ma table de travail, actif, appliqué, je reprend mon dernier chapitre. Mais comme en un film je revois l’Ange, les mots rejetés, la rangée d’ouvrages corrigés, prétentieux et peu amènes, puis j’imagine le Paradis de l’Académie du ciel…

    Posément, je réunis mon manuscrit aux trois quart terminé, le jette au vide-ordures, dispose au milieu de mes souvenirs, bien en vue, mon petit bouquet de récupération. Ensuite je saisis mes outils et pars cultiver mon jardin C’est là, certainement, que j’apprendrai le mieux à sentir, palper, humer, me laisser pénétrer de la création. Et puis, c’est plein de papillons dont je ne chercherai jamais à connaître les noms, mais qui, peut-être un jour, se poseront sur moi.

    « brèves pour raconter écrire et rirecrime et chat qui ment (extrait 2) »

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