• Obo

    OBO

    La feuille blanche
    Elle est devant moi depuis un moment déjà.
    Un moment de rêverie plutôt que de recherche. Que chercher ? Remplir de petits signes noirs cette étendue immaculée ? Je la trouve belle dans sa virginité, sa candeur. Lui conférer une vie, une destinée...

    C’est là mon habituel rôle de créateur.
    Un créateur a-t-il le droit de ne pas avoir envie de créer ? Peut-il tomber amoureux de la non trace qu’il s’abstiendra de laisser ?
    Je contemple la blancheur immaculée de la feuille avec respect. Avec une sorte d’amour, de désir de ne pas posséder plein de déférence.

    Je contemple...
    En son centre est une infime esquisse de cerne plus blanc que le blanc alentour.
    Puis une idée de trace détermine un espace différent.
    Dans tout ce candide se matérialise le dessin blanc d’un lac opalescent. Il n’est pas gelé, puisque apparaissent des cercles concentriques se propageant vers ses rives où des roseaux se balancent doucement ...
    Qui a créé ce remous ? Y a-t-il une vie sous ce fantasme qui vient de naître ? Un bruit d’insecte rouspéteur crève la surface, suivi d’une tête, suivie à son tour par la totalité d ‘un personnage esquissé.
    Il évolue à la pointe du crayon qui lui donne vie.
    Obo. C’est un obo. Ne cherchez pas dans vos dictionnaires. L’obo vient de naître. Son nom du moins. D’ailleurs, il lui faut un H, sinon, il est imprononçable, ce nom. C’est un Hobo.. L’Hobo vient de naître, du moins son nom.
    C’est mieux ainsi, n’est-ce pas ?

    Il est un peu renfrogné, et râle en langue Hobo contre les fantaisies auxquelles l’astreint son dessinateur. Celui-ci l’a fait sortir du lac et marcher sur la rive, en pleine blancheur incréée. Il l’immobilise et cela n’améliore pas l’humeur hoboïesque.
    Un autre remous concentrique sur le lac, une autre tête ...
    Surprise ! C’est un Hobo, manifestement du genre féminin. Très féminin.
    Pour l’aspect : Cheveux, cils, poitrine et jupette ne laissent aucun doute sur sa féminité. Pour l’humeur : aussi râleuse que son comparse, aussi véhémente contre son dessinateur téméraire qui trace une ligne entre les deux hobos. Ceux-ci avancent sur ce trait qui les relie, aussi vociférants l’un que l’autre en se mettant en route, puis le ton du hobo mec passe graduellement de la rouspétance au ravissement, tandis que le hobo nana abaisse son murmure suraigu avec une hypocrite nuance de pudeur timide. Ils se rencontrent sur la rive du lac, et s’ensuit le déroulement banal d’une rencontre amoureuse chez les hobos, qui obéit à tous les poncifs en vigueur chez nous.
    Où est donc caché le dessinateur ?

    Ma feuille si blanche est posée sur mon bureau. Mon bureau est constitué d’un lourd plateau de chêne massif épais et personne n’est en dessous. Malgré le ridicule, j’ai vérifié.
    J’étais dans un état de rêverie éveillée propice à la création, mais je n’ai rien créé. Je dessine comme un enfant de deux ans, dont je n’ai d’ailleurs pas la spontanéité du trait si charmante. Il est exclu pour moi d’avoir fait vivre ces deux personnages qui ne sont qu’une animation d’un seul trait continu, tout en suscitant ces conversations sans paroles, certes, mais au ton particulièrement explicite.
    J’admire grandement cette performance, béatement et sans comprendre d’où vient ce talentueux exploit.
    Tandis que les hobos amoureux se dissolvent dans l’immaculée matière d’où ils ont surgi, l’eau se durcit comme la surface lisse de cette belle feuille blanche.
    Intacte.

    Entre elle et moi, est le vertige de la feuille blanche. Le vertige d’avoir généré un personnage de dessinateur aussi talentueux qu’éphémère qui a son tour a enfanté ces deux croquis animés suffisamment démonstratifs pour manifester leurs griefs envers l’un et leur attirance envers l’autre.
    Vertige de la mise en abyme.
    Une aventure à faire réfléchir un auteur avant de violer la pureté de la feuille qu’il met en face de lui pour conter sa virtuelle péripétie.

     FIN

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